Clubhouse, y-a-t-il encore quelqu’un dans la room ? L’horizon de l’application la plus hype du moment s’est considérablement obscurci en même temps que son nombre de téléchargements quotidien a dégringolé et que le reste du Web s’est approprié le format live audio (Twitter a lancé une fonctionnalité similaire, Facebook, Spotify, Slack et LinkedIn s’apprêtent à le faire). Pour éviter de rejoindre les Meerkat, Vine et autres Dubsmash dans le cimetière des étoiles filantes de l’App Store, l’application, qui fête tout juste sa première bougie, va devoir cravacher dur. Tour d’horizon des principaux chantiers qui attendent ses cofondateurs, Paul Davison et Rohan Seth.

Revoir la recommandation de contenus avant la version Android

La sortie de la version Android conduirait à un afflux d’utilisateurs qui, en l’absence d’un algorithme de recommandation éprouvé, rendrait l’expérience utilisateur désastreuse

Il est bien sûr tentant dans cette course contre la montre et contre Twitter, dont le copycat Spaces doit être disponible au public en avril prochain, de sortir au plus vite une version Android réclamée par tous. Et ainsi atteindre sans trop de difficultés le cap des 50 millions d’utilisateurs uniques à partir duquel un réseau social créé un gouffre difficile à combler pour la concurrence. “C’est suicidaire tant que l’algorithme de découverte de contenus de Clubhouse n’est pas complètement au point”, prévient le patron du fonds Kima Ventures, Jean de la Rochebrochard. La sortie de la version Android conduirait à un afflux d’utilisateurs qui, en l’absence d’un algorithme de recommandation éprouvé, rendrait l’expérience utilisateur désastreuse. Paul Davison le reconnait lui-même, la croissance vertigineuse de Clubhouse n’est pas sans conséquences. “Plus il y a de monde et plus les utilisateurs ont du mal à retrouver leurs amis et les meilleurs contenus”, déplorait-il. A quoi bon conquérir des millions d’utilisateurs Android si ces derniers, qui seront sans doute moins tolérants vis-à-vis de l’expérience utilisateurs que les early adopters d’IOS, repartent aussi tôt, faute de contenu intéressant ? 

Priorité doit donc être donné à l’algorithme de recommandation de contenus qui est, à ce jour, beaucoup trop simpliste. “Seules les rooms auxquelles participent les gens que vous suivez apparaissent pour l’instant dans votre feed”, regrette Jean de la Rochebrochard. Pourquoi ne pas inciter l’algorithme à s’appuyer sur les statistiques d’affluence, rétention et interactivité d’une room pour mettre en avant les plus prometteuses, que vous suiviez ses modérateurs ou pas ? C’est ce qui a fait le succès d’un TikTok, capable de proposer dans les secondes qui suivent l’ouverture de l’application, un contenu pertinent pour l’utilisateur. “Mais pousser du contenu intéressant qui se produit à l’instant T est 200 fois plus difficile à faire que pour une plateforme UGC classique”, rappelait l’investisseur Shaan Puri dans un thread Twitter. Twitch y arrive bien mais il s’est longtemps cantonné au gaming alors que Clubhouse se veut déjà généraliste. Mission difficile… mais pas impossible.

Mettre plus de pédagogie dans l’UX

“Si Clubhouse veut faire de sa homepage un oasis de contenus intéressants, ses utilisateurs doivent comprendre d’où vient l’eau.” L’expert en UX design, Peter Ramsey, résume bien le challenge qui se pose aujourd’hui à l’application audio : prendre le temps d’expliquer aux utilisateurs comment elle sélectionne les contenus qu’ils voient. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui … De sorte que tout le long du processus d’inscription, l’utilisateur est amené à prendre des décisions qui pourront s’avérer préjudiciables pour son expérience au sein de l’application. Exemple avec la liste d’une trentaine de personnes que Clubhouse propose à chaque nouvel utilisateur de suivre. Une liste absolument pas personnalisée et qui comprend souvent les mêmes profils. Pourquoi est-ce contre-productif ? Parce que sur Clubhouse, c’est le profil des utilisateurs que l’on suit qui conditionne les contenus qui apparaissent sur notre feed. De sorte que si l’on est peu regardant au moment de l’inscription, on multiplie les chances d’avoir du contenu qui ne nous intéresse pas, parce que l’on suit des personnes qui ne nous intéressent pas… ou qui ne parlent même pas notre langue. “A Clubhouse d’être plus explicite pour permettre aux gens de faire le tri plus intelligemment”, préconise Peter Ramsey, mock-up à l’appui.

A gauche, l’UX actuelle de Clubhouse. A droite, une proposition de Peter Ramsey pour faire comprendre à l’utilisateur pourquoi cette étape est importante. © Capture d’écran

Cette transparence est d’autant plus nécessaire qu’il est illusoire d’espérer découvrir par soi-même de nouvelles rooms sur Clubhouse. Il est par exemple Impossible d’accéder aux rooms consacrées à une thématique spécifique dans la partie “Explore”. Ou de savoir, avant de suivre un nouvel utilisateur, s’il a déjà participé à une room ou compte le faire prochainement. De sorte que sur Clubhouse, la plupart des utilisateurs se contentent aujourd’hui d’accéder aux rooms qu’on leur propose en home… ou de partir.

Créer son propre social graph

“Sur le Web plus qu’ailleurs, on vient pour la technologie mais on reste pour le réseau social”, rappelle l’analyse Ben Thompson dans une note sur “l’évidence Clubhouse”. Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder les destins croisés des deux pionniers des filtres photos, Instagram et Hipstamatic. Le premier compte aujourd’hui plus d’un milliard de membres alors que le second, qui n’a jamais su (ou pu) créer des relations entre ses utilisateurs, est aujourd’hui tombé dans l’oubli. “C’est ce qui peut permettre à Clubhouse de survivre à Spotify lorsque celui-ci, qui a déjà le contenu et la technologie mais pas de dimension sociale, se mettra sérieusement au live audio”, estime Jean de la Rochebrochard. Le succès de l’application passera aussi par sa capacité à créer son propre social graph plutôt que de vampiriser celui des plateformes existantes. Un utilisateur de Clubhouse ne doit pas y avoir le même tissu de relations que celui qu’il a noué sur Twitter ou LinkedIn. Sans cela, quel intérêt aurait-il à rester sur Clubhouse lorsque ces deux derniers lanceront une fonctionnalité audio similaire ?

Un utilisateur de Clubhouse ne doit pas y avoir le même tissu de relations que celui qu’il a noué sur Twitter ou LinkedIn.

“Le social graph, c’est un vrai facteur de différenciation pour un réseau de ce genre”, confirme Boris Golden, associé chez Partech. C’est d’ailleurs ce qui a tué le spécialiste du live vidéo Meerkat qui, moins d’un an après avoir été la star du festival South by SouthWest, a fermé boutique parce que Twitter lui avait coupé l’accès à son API. “Clubhouse, où les interactions sont limitées, devra être vigilant sur ce point”, ajoute Boris Golden. Il faut donner l’opportunité aux utilisateurs de créer des relations uniques entre eux. Les rooms ne seront pas suffisantes, les groupes, récemment lancés pour réunir des gens aux centres d’intérêts identiques, doivent servir de tremplin social. Les possibilités d’interactions y sont pour l’instant nulles. La bonne nouvelle, c’est que l’application semble réussir à s’émanciper des grandes plateformes. Elle a déjà deux fois plus d’utilisateurs que Twitter dans 19 pays selon des données d’AppAnnie. Preuve que sa croissance se fait indépendamment des tweets partagés par ses membres.

Donner les moyens aux créateurs de contenus de se rémunérer

C’est cette fois l’autopsie de Vine, fermé par Twitter moins de 2 ans après son rachat, qui doit servir d’exemple. Le réseau social qui a séduit plusieurs centaines de millions d’utilisateurs grâce à une formule simple (permettre le partage de vidéos de 6 secondes) n’a pas survécu au départ de ses principaux talents vers Youtube, Instagram et autres. Des plateformes qui leur offraient des perspectives de monétisation que Vine, faute de revenus publicitaires, était bien incapable de leur donner.

Conscients de l’importance de chouchouter leur principale source de contenus, Paul Davison et Rohan Seth viennent d’annoncer le lancement d’un outil permettant d’envoyer de l’argent à ses utilisateurs préférés. Une mécanique directement inspirée de celle que TikTok a mis en place pour permettre à ses utilisateurs de vivre de la générosité de leur communauté, faute de partager avec eux les revenus issus des publicités qu’il diffuse. Ce n’est sans doute qu’un premier pas avant l’arrivée de fonctionnalités plus abouties permettant de vendre des tickets pour des rooms, voire de s’abonner à un utilisateur ou un groupe pour accéder aux contenus auxquels ils sont associés. “Le modèle payant est aujourd’hui un des piliers de la creator economy”, observe Boris Golden. Et c’est semble-t-il le modèle économique choisi par Clubhouse pour garder les talents du live audio chez lui.

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