JDN. Vous avez annoncé le lancement de Software République, sorte de consortium avec des acteurs du secteur technologique français comme Atos, Dassault Systèmes, STMicroelectronics et Thales. Quel contexte vous pousse à un tel rapprochement ? 

François Dossa est vice-président senior de Renault, en charge des projets d’open innovation. © Yves Forestier / Renault

François Dossa. Notre secteur est en pleine rupture, et cette rupture vient de la tech. D’autres secteurs ont été disruptés auparavant, maintenant c’est notre tour. Dans les autres secteurs où cela s’est produit, certains sont morts, d’autres se sont adaptés. Il faut réussir ce virage de la tech. Notre industrie est vieille de 120 ans et fait peu ou prou la même chose depuis, même si les véhicules ont évolué. Ce passif de constructeur est un avantage et un poids en même temps. Les géants de la tech se sont rendu compte que construire un véhicule était compliqué. Google et Apple ont abandonné leurs plans pour le faire eux-mêmes et ont à la place noué des partenariats avec des constructeurs. Une voiture peut tuer des gens, c’est autre chose qu’une application qui ne marche pas. 

Est-il réellement possible de prendre ce virage de la tech et des services, alors que quasiment tout le chiffre d’affaires et les investissements de Renault sont orientés vers son business traditionnel ? 

Une autre façon de voir le problème est de regarder le partage de la valeur dans un véhicule. Aujourd’hui, le logiciel compte pour 5% de la valeur, et les batteries n’équipent pas la plupart des véhicules, qui sont thermiques. En 2030, les logiciels représenteront 40% de la valeur et les batteries 35%. La part des constructeurs dans le partage de la valeur du véhicule va donc se réduire si nous ne maitrisons pas ces technologies. 

Pour réussir à remonter la chaîne de valeur, il y a deux modèles. Celui de Tesla, avec une intégration complète qui amène très loin, jusqu’à racheter des mines pour le minerai des batteries. C’est un modèle très intéressant, mais que nous ne pouvons pas copier en raison de notre héritage. L’autre modèle est celui des Chinois, qui font des intégrations non pas verticales comme Tesla, mais horizontales. Ils mettent ensemble les briques dont ils ont besoin entre différents partenaires. C’est le modèle que nous avons choisi. Car si nous voulions tout faire seuls, nous n’en aurions pas les moyens. Certains de nos concurrents s’y essaient outre-Rhin [Volkswagen, ndlr], avec des investissements de l’ordre de 25 milliards d’euros pour être compétitifs. 

Thales, Dassault Systèmes, Atos… Il s’agit d’entreprises dont Renault est déjà client. Qu’est-ce qui va changer à présent ? 

“Nous allons créer des co-entreprises avec une répartition du capital en fonction de l’apport financier et technologique de chacun”

Il est vrai que nous travaillions déjà avec les autres membres de Software République. Mais dans une relation de client-fournisseur : j’ai de besoin de ceci, vous savez le faire et allez le développer pour moi. A présent, nous sortons de cette relation pour co-construire des services et logiciels qui n’existent pas encore. L’idée, pour chaque service ou application, est de créer des co-entreprises entre plusieurs des membres, mais pas forcément tous à la fois, avec une répartition du capital en fonction de l’apport financier et technologique de chacun dans la création du nouveau produit. Mais pour réussir, nous devons changer nos pratiques. Car aujourd’hui, les cycles de l’automobile sont trop longs, il peut se passer cinq ans entre la conception et la fabrication d’un véhicule, alors que nos concurrents chinois sont capables de mettre sur le marché des véhicules de grande qualité en deux ans ou deux ans et demi.  

Vous prévoyez aussi le lancement d’un fonds d’investissement Software République. De combien sera-t-il doté et quelle sera sa stratégie ? 

Nous voulons lever un premier fonds de 300 millions d’euros avec les cinq membres fondateurs, et peut-être d’autres. Nous pensons par exemple qu’il serait intéressant d’en discuter avec Bpifrance et la Caisse des dépôts afin d’avoir une forme de participation publique à ce fonds, puisqu’il revêt aussi des enjeux de souveraineté française et européenne. En termes de stratégie, nous voulons réaliser des investissements en série A ou B, donc avec des start-up pas trop jeunes non plus et qui auront déjà au moins un prototype à présenter.  Il s’agira toujours d’investissements minoritaires. Nous ne mènerons pas d’acquisitions, car cela a eu tendance à tuer certaines start-up par le passé. 

Vous allez aussi devoir recruter des ingénieurs pour mener ces projets à bien… 

A court terme, chaque membre s’est engagé à fournir 500 ingénieurs, qui seront réunis dans une structure dédiée sur le plateau de Saclay. Ensuite, nous devrons en recruter au niveau de chaque co-entreprise. C’est important de nous trouver à Saclay, car nous serons proches des grandes universités et grandes écoles, c’est là qu’il faut aller chercher nos futurs ingénieurs. D’autant que certains d’entre eux sont des entrepreneurs. Nous pourrions aussi incuber, accélérer et financer leurs projets.  

Quelles sont vos priorités en termes de nouveaux services à développer ? 

Nous sommes sur trois piliers. D’abord les écosystèmes d’énergie. Le premier service sur lequel nous allons travailler est une borne de recharge de véhicule électrique capable de reconnaître et facturer le client automatiquement. Nous nous intéressons aussi aux technologies vehicle to grid, qui permettent de mettre à profiter des véhicules électriques inutilisés pour alimenter le réseau électrique. Ensuite, tout le champ de la connectivité, du cloud et de la cybersécurité.  

Vous souhaitez que Software République accueille de nouveaux membres. Les concurrents des membres actuels, par exemple PSA pour Renault ou Capgemini pour Atos, sont-ils les bienvenus ? 

Non. Nous souhaitons trouver des membres qui complètent la chaîne de valeur. L’idée est donc à chaque fois d’avoir un membre seul sur son segment sans la présence de ses concurrents. Nous avons envisagé de nous ouvrir aux concurrents, mais c’est trop compliqué à ce stade. Il s’agit de technologies stratégiques, cela peut être compliqué de trop se dévoiler auprès d’un concurrent.  

François Dossa est vice-président senior de Renault, en charge des projets d’open innovation, et chef du projet Software République chez la marque au losange. Il est membre du comité exécutif et du comité de direction.  Il occupe ce poste depuis octobre 2020, après avoir été pendant un an en charge de la transformation du constructeur. Sa carrière dans l’automobile débute en 2012 en tant que CEO de Nissan Brésil pendant cinq ans, puis en tant que vice-président de l’alliance Renault Nissan jusqu’en 2019. Auparavant, il a passé l’essentiel de sa carrière à des postes de direction dans la banque d’investissement, notamment chez Société Générale et BNP Paris.

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